• Jordan

Les signadores

Dernière mise à jour : 23 avr. 2021



Les guérisseurs/guérisseuses Corse ont toujours su préserver la tradition de leurs pratiques.

Ils ont ainsi cultivé un voile de mystère rendant celles-ci toujours aussi opérative et efficace.

Tout comme dans d’autres régions ou pays, il existe plusieurs catégories de guérisseurs selon

leurs fonctions et les méthodes qu’ils emploient. Je vous propose de découvrir celle des

« Signadores » un enseignement que j’ai reçu en 2012.


Définition.


Le signadore ou la signadora (signeur) est un guérisseur dont la fonction consiste à « signer » le mal. Par conséquent il a la capacité de révéler celui-ci et de le purifier par un rite spécifique

(exorcisme par l’eau et l’huile). Dans certaines régions il porte le nom d’incantatore,

l’enchanteur, dans le sens de celui qui « charme » le mal par le chant, faisant ainsi référence à

l’incantation ou la formule utilisée durant le rituel.


Il possède la vertu de chasser et briser le mal peu importe sa nature et sa forme. Il aura donc

une action aussi bien sur le corps et l’âme (le cœur) par l’usage de prières diverses

(pridantule). Mais son action principale sera celle de lever l’ochju (l’œil).


Le symbole de l’œil – Ochju.



Traditionnellement l’œil est associé au symbole de la lumière par sa vertu de pouvoir

recevoir les rayons lumineux (éclairer, voir) et d’agir sur l’environnement (observation,

perception). L’œil est donc l’organe par lequel nous pouvons voir et percevoir le monde qui

nous entoure en levant les voiles de ce qui est caché et invisible. C’est aussi un symbole

associé à la connaissance et à la communication du fait de sa relation avec le toucher et la

parole.


Par conséquent il peut être considéré comme un aspect actif et émissif d’un pouvoir pouvant

se projeter sur autrui. En effet, l’œil a cette capacité de pouvoir toucher sans que le sujet ne

s’en rende compte, il s’agit d’un contact subtil. Certains qualifient ce pouvoir de magique car

invisible. Par un mauvais usage de se « toucher oculaire », l’œil propage une force, un fluide

qui peut, en toute impunité, semer le désordre.


Le mal d’ochju, c’est-à-dire l’influence néfaste associée à la relation parole + œil peut être

véhiculé par des paroles d’admirations envieuses ou jalouses, ou par des éloges ou

compliments.


Cependant, l’œil est aussi un symbole hautement positif et bénéfique. Il permet de développer

une vision claire au-delà des illusions (clairvoyance) mais aussi d’accéder à la connaissance

supérieure (ou divine). D’ailleurs l’œil est une représentation des attributs divins associés à la

lumière, la protection, la chaleur, le rayonnement et l’élévation.


Ceci montre à quel point le symbole de l’œil n’a pas de but nocif par lui-même mais qu’il

prend sa polarité selon les intentions (pensées et paroles) de celui qui les émets.


Dans la pratique des signadores, l’œil est perçu dans son double aspect :

  • Premièrement dans son aspect maléfici incarnant toutes les forces obscures (magie noire, envoutement, attaques occultes, pollutions psychiques) naissant consciemment ou inconsciemment de l’envie, de la jalousie, du désir et de la possessivité.

  • Deuxièmement dans sa qualité à percevoir au-delà des voiles (connaissance) en ouvrant le regard à ce qui est caché (la lumière qui révèle la vérité). C’est donc l’œil au sens de la perception intérieure et de sa capacité à réceptionner et émettre les énergies lumineuses qui sera utilisé par les signadores pour rompre le mal.


Sens de la pratique.


Si le rituel des signadores (comme d’autres rites de purification, de dégagement ou

d’exorcisme) est compris dans son aspect extérieur (exotérique) le risque est de laisser la

personne en proie à conserver la croyance d’être une « victime ». Une telle attitude maintient

l’individu dans une coupe au point de l’ensevelir sous une montagne de dévalorisation et de

résignation en perdant peu à peu le contact avec sa nature propre. La peur est sous-jacente à une telle situation, et sa présence amène à se couper progressivement de ses racines (stabilité intérieure) et de sa capacité de résilience (transformation et dynamique de progression).


Partant de ce principe, il est important de préciser et surtout de clarifier le rôle et surtout la

démarche psycho-énergétique et spirituelle que revêt l’action des signadores. Ayant la

capacité de lever les voiles d’obscurité de l’âme ils auront une double démarche :

  • La première étant de préciser s’il y a ou non influence abstraite sur la personne. Celle-ci consiste à la perception exotérique de la situation c’est-à-dire ce qui parasite la personne de l’extérieur vers l’intérieur.

  • La deuxième action sera d’apporter une dynamique ésotérique, en mettant en lumière le rapport étroit qui existe entre la situation vécue par la personne et sa vie intérieure. Nous entrons alors dans l’archétype le plus profond associé l’œil, celui d’être le miroir de l’âme. L’âme représente toute la dimension émotionnelle et psychique de l’individu. Correspondant sur le plan de l’astral chez les occultistes, elle incarne dès lors, les désirs, les émotions et les sensations, les projections qui animent et influencent l’Homme.

Les symboles utilisés durant le rituel sont autant de vecteurs permettant à la force spirituelle

de s’exprimer dans son aspect exotérique et ésotérique au point d’amener une transformation

profonde (« guérison » de l’âme).


Précisons qu’il est important que le signadore possède une véritable connaissance de son art

afin de pouvoir véhiculer les informations utiles à la personne (pédagogie).


Ochju dans la tradition Corse.


Lorsque le mal d’Ochju est véhiculé par la parole il est conseillé de répondre au compliment

hypocrite par un souhait (exemple : que Dieu le bénisse / chi Dio bénédicta).


Pour conjurer l’influence certains préconisent d’utiliser le signe des cornes et de diriger les

doigts vers la personne qui reçoit le compliment. Le signe des cornes n’est pas anodin, on le

retrouve dans de nombreuses cultures et traditions dans lequel il revêt une symbolique

similaire. Par exemple, dans le Bouddhisme, cette posture s’appelle le mudra Karana. Son

action permet de se préserver de toutes les énergies négatives, d’éloigner les influences

abstraites et esprits perturbateurs ainsi que d’enlever les forces d’énergies contraires ou

courroucées d’une personne, d’un animal ou d’un objet.


Dans la culture Corse, le mauvais œil (annuchjatu) ou mal d’Ochju peut être transmis par les

vivants (innochju) ou par les esprits (imbuscata). Il concerne principalement les enfants et les

gens propres, sains et possédant un certain charisme (personnalité rayonnante et chaleureuse).


Une autre précision concerne les symptômes les plus couramment rencontrés lorsqu’il y a

présence de l’ochju. Il est question de mal de tête, nausée, lassitude, fatigue, insomnie,

malchance, énervement et colère…


Avant de céder à la tentation de penser que tous ces symptômes indiquent un mal d’ochju, il

faut peut-être préciser la similitude qu’il existe entre eux.

Si l’on y regarde de plus près les symptômes dont il est question mettent en lumière une

notion de tension et de contraction énergétique provoquant un mal-être physique et/ou

psychique (émotionnel). Pour bien en comprendre la nature, rappelons que les influences

dites abstraites (mal d’ochju, par exemple) génèrent une voûte au niveau de la personne.

Celle-ci se retrouve coupée de ses énergies masculines et cosmiques.


Ainsi la circulation harmonieuse des énergies du Ciel (énergie masculine, cosmique, Yang) et

de la Terre (énergie féminine, tellurique, Yin) dans le canal central s’effectue difficilement au

point de générer un état de pesanteur de plus en plus intense. Cela conduit à couper les

énergies internes de leurs mouvements (énergie dynamique, Yang) conduisant petit à petit à

un état de stagnation, de ralentissement et par conséquent d’une difficulté à éliminer les

toxines vibratoires. Face à une telle situation, c’est l’énergie Yin qui prédomine (excès) au

point de conduire à une passivité au niveau physique, psychique et spirituelle.


Transmission et initiation.


La transmission du rituel et de la prière s’effectue uniquement le soir de Noël, dans la nuit du

24 au 25 décembre.


Si cette période a été choisie c’est pour toute la symbolique qu’elle incarne tant que niveau

spirituelle qu’initiatique. En effet, nous nous situons précisément dans la période du solstice

d’hiver, moment où nous sommes invités à vivre une intériorisation de plus en plus profonde

et intime avec nous-même. C’est un temps privilégié pour renouer contact avec notre être

(symbolisé par l’enfant de lumière). Étant la nuit la plus longue de l’année c’est aussi celle

qui marque le retour de la lumière, la victoire sur les ténèbres (obscurité et nuit noire de

l’âme) et le retour du « sol invictus » le soleil invaincu qui éclaire et nourrit le monde de sa

bienfaisante luminosité.


Noël est donc étroitement lié à cette période, au point d’en incarner l’apogée. En effet,

l’aspirant ou le futur initié bénéficie des vibrations du solstice d’hiver pour se préparer à

recevoir et à accueillir le cadeau (réceptivité, ouverture, don) qui va lui être offert. Cette

période de préparation sera suivie par la concrétisation (acte concret de la réceptivité) durant

la nuit de Noël.


C’est aussi dans le calendrier un moment dédié à Saint Jean d’hiver associé à Saint Jean

l’Evangéliste. Il est considéré comme le gardien des portes des Dieux, en relation avec le

solstice d’hiver. Cette donc une étape importante pour qui souhaite accéder aux grands

mystères qui mènent l’être humain (Homme ancien) et l’état suprahumain (Homme

nouveau). Le seuil de la porte solsticiale est une interface entre les mondes souterrains et

célestes. Ce passage est une frontière temporelle et spirituelle propice à la magie.


C’est pour cette raison que la transmission s’effectue uniquement durant cette période où

l’énergie et la « magie » de Noël protège celui qui enseigne et celui qui reçoit. C’est

d’ailleurs seulement et uniquement à ce moment que la prière peut être dévoilée et apprise,

sans jamais être écrite.